Chercheurs étudiants
 

Patrice Viau


Étudiant à la maîtrise en études littéraires
Université du Québec à Montréal
Sous la direction de Daniel Chartier
patriceviau@hotmail.com

Titre du mémoire: «Marcher des deux côtés d'une frontière invisible: stratégies parodiques et satiriques de réappropriation culturelle dans l'œuvre d'Alootook Ipellie»

La littérature inuite pose des défis aux chercheurs du circuit institutionnel. Comment approcher la création contemporaine sans la préserver artificiellement dans une enclave ethnologique niant son historicité et ses influences externes? L'œuvre du journaliste, artiste et écrivain Alootook Ipellie offre un terreau fertile pour élaborer des outils théoriques afin d'approcher la littérature inuite dans ses métamorphoses. Né en 1951 dans les environs d'Iqaluit durant la période de sédentarisation de l'Arctique, il laisse à son décès, survenu en 2007, un œuvre touffu et protéiforme composé d'illustrations, de caricatures et d'articles parus dans des périodiques comme Inuit Today et Nunatsiaq News. Son œuvre majeure, Arctic Dreams and Nightmares (1993) se présente comme le journal de voyage d'un chaman sur un millénaire et met à profit ses multiples talents. Nous y retrouvons un réseau intertextuel étendu où figures inuites et occidentales dialoguent. À la manière des ikiaqtagaq, de vieilles chansons inuites auxquelles on accole de nouveaux mots, les mythes des uns et des autres sont actualisés selon le principe du qanuqtuurnit, la capacité de s'adapter à un contexte différent. Le narrateur-chaman agit comme un décepteur, un «trickster», tel que théorisé, entre autres, par l'écrivain anishinabe Gerald Vizenor. C'est un holotrope érotique, protéiforme, qui assure une médiance entre la cosmogonie inuit et les mythes propres à l'Occident, tout en s'amusant de la naïveté des uns et de l'ignorance des autres. Très souvent, Ipellie joint à ses articles, poèmes ou autres textes, ses propres illustrations. En Occident, l'écrit a été sacralisé comme moyen de transmission du savoir et outil de pouvoir. Or, cette relation est tout autre dans le contexte de l'orature inuite, l'œuvre visuelle précédant le texte. De même, Arctic Dreams and Nightmares est au départ une collection d'illustrations très sombres, traumatiques, sur lesquelles s'appuie le récit pour mettre en mot les relations conflictuelles afin d'entamer une réconciliation des imaginaires inuits et occidentaux. Une de nos hypothèses est que cette propension à la métamorphose, aux dialogues, à la réappropriation, font partie intégrante de la poétique inuite. L'œuvre d'Alootook Ipellie, très ancrée dans la tradition inuite et innovatrice, préfigure les formes multiples de l'orature inuite actuelle.

Pour aborder la littérature inuite, le chercheur allochtone nourri de théories occidentales doit laisser de côté certains a priori épistémologiques. Actuellement, une approche éthique se développe, visant à donner préséance aux voix autochtones marginalisées par le discours colonial. Keavy Martin, dans son livre Stories in a New Skin (2012), propose une méthodologie basée sur l'Inuit Qaujimajatuqangit, c'est-à-dire «la manière inuite de faire les choses: la connaissance, les expériences et les valeurs de la société inuite passée, présente et future». Selon elle, c'est en lisant les unikaaptuat, les contes et légendes inuits, et en s'appuyant sur l'histoire des communautés de l'Arctique, que l'on peut trouver les assises théoriques nécessaires à la compréhension des œuvres des auteurs contemporains. Cette approche, basée sur les principes du nationalisme littéraire autochtone, me servira de cadre méthodologique pour étudier l'œuvre d'Ipellie et élaborer des d'outils d'analyse formelle de la littérature inuite.


Communications

«Marcher des deux côtés d'une frontière invisible : stratégies parodiques et satiriques de réappropriation culturelle dans l'œuvre d'Alootook Ipellie», Table ronde internationale de la recherche et de la création sur l'imaginaire du Nord, de l'hiver et de l'Arctique, Février 2017, Montréal.